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Full-body view of a bodysuit by Sofiya Belousova
19 oct. 202612 min de lecture

Sofiya Belousova : symbolisme, confiance et art du bodysuit

Avant le tatouage, Sofiya Belousova a exploré la mode, l’architecture intérieure et le design. Elle évoque ici la signification personnelle des grands projets, les relations qui se construisent au fil des années de tatouage et le rôle des aplats noirs dans une composition.

1. Quand as-tu compris que le tatouage était la voie que tu voulais suivre ?

L’art a toujours été présent dans ma vie, mais le tatouage est arrivé relativement tard. En Russie, où j’ai grandi, je dessinais beaucoup et suivais des cours du soir dans une université d’architecture alors que j’étais encore à l’école. Après mon arrivée au Royaume-Uni, j’ai commencé par la mode, puis l’art et le design, avant d’étudier l’architecture intérieure à l’université. J’aimais créer, mais je ne croyais pas vraiment que l’art seul pourrait m’offrir une carrière durable.

Après l’université, j’ai travaillé dans l’aménagement intérieur, puis créé une entreprise de textiles pour la maison. Je concevais tout, des produits à l’identité de marque et au site web. Puis le COVID est arrivé, le développement de l’entreprise est devenu plus difficile et j’ai commencé à réévaluer mes envies. Je travaillais en indépendante dans le graphisme et le webdesign pour subvenir à mes besoins et à ceux de mon fils, mais je cherchais quelque chose de plus épanouissant sur le plan créatif.

À cette époque, mon ami J Becerra, propriétaire du studio où je travaille aujourd’hui, me tatouait le dos. Je lui expliquais mes incertitudes et mon envie d’une activité plus artistique, tout en restant indépendante. Il m’a regardée et m’a dit : « Pourquoi ne tatoues-tu pas ? »

Et je n’avais vraiment pas de réponse.

J’avais toujours aimé les tatouages, fréquenté les conventions et été attirée par ce milieu et ses membres. Mais, pour une raison inconnue, je n’avais jamais envisagé de tatouer moi-même. Après sa remarque, je n’arrêtais plus d’y penser. Cela paraissait soudain évident : art, indépendance, développement créatif permanent et communauté dans laquelle je me sentais déjà chez moi.

J’ai finalement demandé à J Becerra si je pouvais faire mon apprentissage au studio. Il n’y avait pas vraiment de place pour un apprenti supplémentaire. Je lui ai donc envoyé une liste des raisons pour lesquelles je pensais être un atout pour l’équipe, en précisant que j’étais prête à quitter le Hertfordshire pour Ipswich. Ils ont accepté, et quelques semaines plus tard, j’avais déménagé et commencé.

Avec le recul, je n’avais pas toujours prévu de devenir tatoueuse. J’avais plutôt passé des années à identifier ce dont j’avais besoin dans un métier, avant de découvrir qu’une seule profession réunissait tous ces éléments.

« Pour moi, le symbolisme doit avant tout parler à la personne qui le porte. »

— Sofiya Belousova

Horned portrait tattoo by Sofiya Belousova
Large illustrative thigh tattoo by Sofiya Belousova

2. Tu recherches la mythologie et les symboles pour tes designs, notamment les bodysuits. Un mythe ou un symbole revient-il souvent dans ton travail ?

Je fais beaucoup de recherches, mais elles sont souvent guidées par ce que mes clients apportent et le sens qu’ils donnent aux symboles. La relation personnelle qu’une personne développe avec un symbole, un élément ou une personnification m’intéresse bien plus que le respect strict de son sens historique. Pour moi, le symbolisme doit avant tout parler à la personne qui le porte.

Cela dit, certains thèmes m’attirent naturellement et reviennent : transformation, protection, mort et renaissance, identité, force et liminalité. Ce sont des idées larges, qui peuvent s’exprimer à travers une immense variété de langages visuels.

Pour les bodysuits, l’idée qui me tient le plus à cœur est celle de se sentir plus fort et plus libre. Je veux que le design donne ce pouvoir à la personne, quel que soit le sens qu’elle lui attribue. Cela peut passer par un blackwork abstrait et des formes qui sculptent son corps. Pour quelqu’un d’autre, ce sera la mythologie, une fleur, un oiseau, un animal ou un symbole profondément personnel.

Il m’arrive aussi de concevoir des bodysuits sans personne précise en tête. Le langage symbolique devient alors plus personnel. Je puise dans ce que je vis ou traverse : ce qui me donnerait de la force à cet instant, l’histoire que je suis en train de vivre, ce qui me permettrait de me sentir vue ou comprise par mon propre design. Ces créations deviennent presque la trace de mon état psychologique et émotionnel au moment de leur conception.

Je ne reviens donc pas continuellement à un mythe ou à un symbole unique. Le fil conducteur est plutôt ce sentiment de force et d’autonomie, que la mythologie et le symbolisme me permettent d’exprimer.

3. Qu’est-ce qui rend les grands projets comme les bodysuits difficiles ?

Pour moi, la partie la plus importante, et probablement la plus difficile, arrive avant même d’avoir beaucoup tatoué : s’assurer que mon client et moi sommes vraiment sur la même longueur d’onde.

Un bodysuit engage sur plusieurs années. Cette entente doit donc être professionnelle et personnelle. Il faut bien communiquer, trouver des mots pour développer le design ensemble et avoir confiance dans notre compréhension de la direction choisie. Les premières conversations et séances posent les fondations de tout le reste.

Travailler aussi longtemps ensemble a également une dimension très personnelle. Commencer un bodysuit, c’est un peu se faire un nouvel ami que l’on verra chaque mois pendant plusieurs années. Je deviens une présence régulière dans sa vie. Parfois, nous partageons nos pensées et nos histoires. D’autres fois, la personne a simplement besoin d’un espace calme. Dans tous les cas, nous partageons beaucoup de temps et une expérience très physique : la relation et la confiance comptent énormément.

Il y a ensuite les défis techniques. On conçoit sur un corps en trois dimensions qui bouge et peut évoluer au fil des années. Il faut penser au-delà de la zone devant soi, anticiper le trajet des lignes et des formes, leurs connexions et le fonctionnement de l’ensemble achevé. Je commence généralement par le torse, puis m’en éloigne. Les premières séances servent donc aussi à placer précisément le design sur ce corps particulier, avant de lui donner de la profondeur et de le développer.

Maintenir la cohérence dans le temps est un autre défi. En travaillant sur différentes parties mois après mois, je dois garder une continuité dans mes techniques, mes encres, mon approche et mon langage visuel, pour qu’un travail réalisé sur deux ans se lise comme une seule pièce cohérente plutôt qu’une collection de séances.

Enfin, il y a l’engagement pratique de chacun. J’ai beaucoup de chance avec mes clients : ceux qui viennent pour un bodysuit comprennent généralement ce que cela implique. Je maintiens mes tarifs pendant tout leur projet et essaie de rendre les séances régulières financièrement soutenables. La continuité m’importe davantage que de gagner le plus possible sur un rendez-vous.

Au départ, aucun de nous ne sait exactement où il en sera deux ans plus tard. Nous engageons notre temps, notre confiance et nos ressources dans un projet que nous voulons mener ensemble. Cette incertitude, et la confiance qu’elle exige, constituent probablement le plus grand défi et l’un des aspects les plus significatifs de ce travail.

Large-scale skull and floral blackwork by Sofiya Belousova
Symmetrical snake backpiece by Sofiya Belousova

4. Un artiste, tatoueur ou autre créatif a-t-il particulièrement influencé ton travail ?

Absolument. J’ai eu énormément de chance, surtout au début, d’apprendre dans un studio entourée d’artistes extrêmement talentueux, devenus à la fois de vrais amis et des mentors. Kat Abdy et J Becerra ont probablement eu la plus grande influence directe sur la tatoueuse que je suis devenue.

Ils étaient là pendant que j’apprenais tout depuis le début. Leur influence dépasse donc largement la technique. Ils ont façonné ma manière de penser la composition, la technique, la hiérarchie visuelle et ce qui compte dans un design. Aujourd’hui encore, je peux leur demander conseil, échanger et collaborer. J’en suis très reconnaissante : l’environnement dans lequel on apprend devient forcément une partie des fondations de sa pratique.

Je suis également influencée en permanence par d’autres artistes, même si leur langage visuel ne ressemble pas au mien. Quelqu’un qui travaille à une autre échelle ou dans un autre style peut avoir une technique impeccable, une compréhension remarquable des valeurs et de la profondeur ou une approche singulière de la composition. Toute la communauté du tatouage est une source immense d’inspiration, et je ne veux jamais perdre cette curiosité.

Beaucoup d’influences viennent aussi d’ailleurs, notamment de l’architecture. En voyage, je photographie constamment des bâtiments, façades, fresques, ornements et détails structurels. Mon téléphone est rempli d’images apparemment sans rapport avec le tatouage, mais un fragment de forme, de rythme ou de composition finit par entrer dans mes designs.

Kat et J sont donc mes influences directes les plus fortes parmi les tatoueurs, mais mon inspiration est beaucoup plus large. Si l’on regarde attentivement, il y a presque partout quelque chose à apprendre.

5. Quelle pièce t’a demandé le plus de séances, et combien de temps au total ?

Probablement mon premier bodysuit complet. Difficile de compter précisément les séances : nous avons travaillé régulièrement pendant environ trois ans, à raison d’une ou deux séances mensuelles de cinq à six heures.

Cela représente donc plusieurs centaines d’heures. Sur des projets de cette ampleur, je cesse presque de penser en séances individuelles. Cela devient un processus continu, jusqu’au jour où l’on prend du recul et réalise qu’on a construit ensemble un bodysuit entier.

« La peinture est ma manière d’entrer en relation avec moi-même. »

— Sofiya Belousova

6. Quelle est la plus grande distance parcourue par quelqu’un pour se faire tatouer par toi ?

Plusieurs clients sont venus des États-Unis et du Canada, probablement les destinations les plus éloignées. Des personnes viennent aussi régulièrement de toute l’Europe, notamment de Suisse et d’Allemagne.

L’un des engagements les plus importants a toutefois été celui de la cliente de mon premier bodysuit terminé. Elle se déplaçait au Royaume-Uni pour nos séances, puis a décidé de déménager littéralement en face du studio pour venir régulièrement. Nous avons travaillé environ trois ans sur ce projet : c’était un engagement extraordinaire !

Paired ornamental lower-leg tattoos by Sofiya Belousova
Ornamental upper-back tattoo by Sofiya Belousova

7. Tu peins également. Quelle différence fais-tu entre peindre pour toi et concevoir un tatouage pour quelqu’un ?

La peinture et le tatouage occupent des espaces très différents. Le tatouage est fondamentalement relationnel, tandis que la peinture est l’une de mes activités les plus introspectives.

En peinture, j’ai très peu de contraintes extérieures. Je ne dois pas tenir compte de l’anatomie, de l’identité ou des préférences d’autrui, ni des exigences d’une création permanente sur une autre personne. C’est un processus de découverte : je me demande où j’en suis mentalement et émotionnellement, ce que je cherche à comprendre ou à incarner, puis je cherche une image pour l’exprimer.

Je suis particulièrement attirée par les portraits de femmes. La présence que je souhaite créer compte souvent autant que le sujet. Je peux commencer par vouloir explorer une technique, car je développe encore activement ma peinture, mais le processus devient inévitablement beaucoup plus personnel.

Lorsque j’entre dans les détails, cela devient presque méditatif. Passer des heures plongée dans une image me permet de réfléchir et de digérer ce qui m’a donné envie de la créer. Le tableau terminé compte, mais tout ce qui se passe intérieurement pendant sa réalisation aussi.

Le tatouage me demande autre chose, car il se situe à la rencontre de moi-même et d’une autre personne. Il reste collaboratif même avec une liberté créative totale : il doit répondre à son corps, à son identité et à ce qu’elle apporte. Mon langage visuel rencontre celui de quelqu’un d’autre.

La distinction la plus simple est peut-être que le tatouage concerne en partie ma relation aux autres. La peinture est ma manière d’entrer en relation avec moi-même.

8. Les tatouages ont-ils toujours le même sens qu’il y a plusieurs décennies, ou leur portée culturelle a-t-elle changé ?

Je ne suis probablement pas la mieux placée pour une comparaison définitive, puisque je tatoue depuis bientôt six ans. Je n’étais pas dans ce milieu il y a plusieurs décennies. Mon avis sur cette époque reposerait forcément sur ce que d’autres m’ont appris plutôt que sur mon vécu.

Je peux en revanche parler d’un aspect qui m’intéresse aujourd’hui : la liberté que les gens semblent ressentir pour donner leur propre sens à ce qu’ils portent et envisager leur corps comme un ensemble.

Historiquement, beaucoup d’images tatouées avaient des significations établies issues de cultures, communautés, traditions ou sous-cultures précises. Cette histoire compte, et comprendre l’origine des images est important. Mais aujourd’hui, les gens ne pensent pas forcément qu’un symbole doit se limiter au sens qu’on leur a enseigné.

L’histoire peut nourrir le sens d’un tatouage sans le dicter entièrement. Chacun apporte ses expériences, ses associations et ses souvenirs. Une image peut avoir une immense signification personnelle pour des raisons invisibles aux autres.

Je remarque aussi de plus en plus de personnes qui abordent le tatouage avec une intention visuelle globale dès le départ. Des clients peu ou pas tatoués viennent commencer un bodysuit. Au lieu de collectionner des pièces pour remplir progressivement l’espace, ils pensent déjà leur corps comme une composition complète : circulation du design, relations entre zones, langage visuel final.

C’est peut-être l’un des changements culturels que je peux observer : voir le corps comme une toile entière, plutôt que comme un support où accumuler des designs distincts, semble de plus en plus accepté. Pour mon travail à grande échelle, c’est passionnant.

« Pour moi, le noir est un langage de composition. »

— Sofiya Belousova

9. Les conventions valent-elles encore la peine ?

Lorsque j’ai commencé à y participer comme artiste, on disait déjà qu’elles n’étaient plus ce qu’elles avaient été. Je n’ai pas le recul pour comparer : je ne connais que les conventions actuelles.

J’y ai participé très tôt, mais c’est la première année où j’ai beaucoup voyagé et enchaîné plusieurs conventions. Plus j’en fais, plus je les trouve utiles, même si ce n’est pas toujours pour les raisons habituelles qui servent à juger si elles « valent le coup ».

Je n’y vais pas principalement pour vendre des produits ou gagner un nombre précis de clients. Leur intérêt est plus large : m’immerger parmi d’autres créatifs, observer des artistes talentueux, avoir des conversations impossibles ailleurs, échanger des connaissances, collaborer, nouer des liens et revenir stimulée.

Certaines rencontres sont devenues des amitiés importantes. D’autres ont mené à des collaborations, des occasions professionnelles ou des conversations qui ont changé ma façon de penser. Voir un artiste travailler physiquement devant soi est aussi très différent d’un écran.

Bien sûr, les conventions peuvent promouvoir votre travail, mais pas forcément de manière linéaire, mesurable immédiatement en réservations ou en ventes. Leur valeur peut être une relation, un apprentissage, une idée ou une occasion qui se présente six mois plus tard grâce à une rencontre.

C’est un peu la différence entre regarder des livres d’art chez soi et aller au musée. Les deux peuvent instruire et inspirer, mais être physiquement plongé dans un environnement créatif est une expérience différente. Les conventions me reconnectent à la communauté du tatouage et me donnent généralement envie de créer.

Blackwork forearms with negative-space details by Sofiya Belousova
Floral and solid black arm tattoo by Sofiya Belousova
Torso detail of a blackwork bodysuit by Sofiya Belousova

10. Que comprennent mal les gens au sujet du heavy blackwork ?

L’une des principales idées reçues est que le noir constitue une fin en soi.

On suppose souvent que le heavy blackwork est forcément lourd, dominant ou visuellement écrasant à cause de la quantité de noir. Je le vois presque à l’inverse. Pour moi, le noir est un langage de composition. Il sculpte le corps, crée une hiérarchie et donne de l’espace et de la force à ce qui l’entoure et l’habite.

Je pense parfois au noir comme à une pause musicale. Le silence n’est pas vide : il modifie la perception des notes autour. Visuellement, le noir fait quelque chose de semblable. Il crée du contraste, guide le regard et offre une place aux détails. Dans mon travail, les aplats servent souvent précisément à mettre en valeur les endroits où le noir est absent.

C’est pourquoi l’espace négatif est essentiel en heavy blackwork. Avec des valeurs si fortes, chaque parcelle de peau intacte appartient à la composition. La relation entre détails, peau et aplats noirs crée la profondeur et permet de sculpter le corps plutôt que de seulement le recouvrir.

On pense aussi que le heavy blackwork doit être exceptionnellement douloureux. Bien sûr, le tatouage fait mal et chacun le vit différemment, mais beaucoup de mes clients s’adaptent étonnamment bien aux grandes zones noires. La sensation peut être régulière et, une fois le rythme trouvé, presque méditative.

Pour moi, le heavy blackwork ne consiste donc pas à mettre le plus de noir possible sur un corps. Il s’agit de comprendre ce que fait ce noir : comment il transforme visuellement le corps, dialogue avec la peau intacte et les détails, et renforce tout le reste.

Tatouages de Sofiya Belousova.

Portrait of tattoo artist Sofiya Belousova

Suivez Sofiya sur Instagram : @sofiyabelousova

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