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Aser: On Bodysuits, Painting and Blackwork
19 oct. 20268 min de lecture

Aser : bodysuits, peinture et blackwork

Aser a grandi dans le studio de tatouage familial et commencé à y travailler à quinze ans. Dans cet entretien, il évoque les bodysuits qui ont façonné son approche, l’influence de la peinture et des structures naturelles, ainsi que les idées reçues sur le blackwork.

1. Comment était-ce de grandir dans un studio de tatouage ?

Cela me paraissait parfaitement normal. C’était simplement le quotidien. Pendant les quatre ou cinq premières années, le studio était dans notre maison. Il a ensuite déménagé plusieurs fois. À un moment, il se trouvait même dans des boutiques de vêtements d’occasion. Il est finalement devenu un studio plus classique.

Des gens allaient et venaient constamment, surtout des jeunes. Pour un enfant, c’était plutôt amusant. Il y avait toujours quelqu’un avec qui jouer à la PlayStation, de la musique, des conversations intéressantes et beaucoup d’histoires.

L’adolescence a été différente, car j’ai commencé à y travailler. Vers quinze ans, je travaillais pratiquement à plein temps toute l’année. Je n’étais plus simplement là pour passer le temps. Il fallait m’occuper des clients, dessiner des designs et apprendre différents styles. J’ai appris beaucoup de choses seul, avec des livres et des références.

Au début, le plus difficile n’était pas le tatouage, mais les relations avec les gens. J’étais très timide avec les clients la première ou les deux premières années. Puis je m’y suis habitué. Après tant d’années à discuter, même de parfaits inconnus finissaient presque par sembler faire partie de la famille.

Avec le recul, le plus intéressant était d’être entouré de personnes aussi différentes. J’ai aussi vu la psychologie autour du tatouage évoluer. Dans les années 1990, les gens arrivaient souvent vraiment nerveux. Aujourd’hui, c’est beaucoup plus courant. Le tatouage fait partie de la culture quotidienne.

Ce n’est que vers vingt ans que j’ai décidé d’en faire mon métier. Avant cela, je n’étais pas vraiment sûr que ce soit ce que je voulais.

Aser Alexander blackwork tattoo portfolio — IMG_7835

2. Te souviens-tu de ton tout premier tatouage ?

Oui. C’était vers 2003 ou 2004, je crois. J’avais environ quinze ans. J’ai tatoué un ami : trois lettres gothiques formant le nom d’une personne qui comptait pour lui. C’était assez typique de l’époque, notamment dans la culture graffiti. J’utilisais une machine à bobines.

Je me souviens que cette responsabilité m’effrayait. La machine elle-même était lourde et intimidante, mais l’essentiel était de savoir que je marquais définitivement le corps de quelqu’un. Le tatouage était aussi moins courant. Pour un adolescent, c’était une grande responsabilité. Je crois être repassé trois fois sur ces trois lettres pour obtenir le bon résultat.

Ce qui est drôle, c’est que le tatouage est toujours là. Il n’était pas si mal, finalement. Il ressemble à un tatouage de cette époque : des lignes plus épaisses, plus de volume. Mais il est toujours là, et j’aime cela. Il me rappelle directement mes débuts.

« J’ai commencé à penser le corps comme un système visuel complet. »

— Aser

Blackwork tattoo portfolio by Aser Alexander — IMG_9387

3. De quelles pièces es-tu le plus fier, et pourquoi ?

C’est difficile, car je suis fier de pièces différentes pour des raisons très différentes. Certaines pour le design, d’autres pour la technique, et d’autres encore parce qu’elles ont changé ma façon de penser le tatouage.

Certains grands bodysuits développés avec des amis au fil des années sont probablement mes projets préférés. L’un d’eux est un bodysuit blanc complet réalisé sur un ami proche. C’est devenu un immense terrain d’expérimentation : blackout, structures néo-tribales, relation entre design et corps.

Mon propre bodysuit est probablement le projet qui m’a le plus appris. J’ai passé trois ou quatre ans à étudier toutes sortes de domaines : biologie, anatomie, structures naturelles, mathématiques, maladies de peau, différents systèmes de motifs et de formes. J’ai acheté énormément de livres dans des disciplines très variées.

J’ai aussi réalisé des milliers de maquettes, dont des centaines à la main. Au début, je travaillais sur papier calque, car je n’avais pas de tablette. Concevoir mon bodysuit occupait une grande place dans ce processus : tout adapter au corps, millimètre par millimètre.

Ces projets ont changé ma vision du tatouage. J’ai cessé de voir les tatouages comme des images individuelles et commencé à penser le corps comme un système visuel complet.

Blackwork tattoo portfolio by Aser Alexander — IMG_3459

4. Un artiste, un design, une culture ou un mouvement a-t-il particulièrement influencé ton travail ?

Mes influences viennent de nombreux domaines, pas seulement du tatouage. Dans le tatouage, Little Swastika était l’un des artistes qui m’impressionnaient le plus quand j’étais jeune. Robert Hernández m’a aussi influencé à une période, pour des raisons très différentes.

Mais mes influences visuelles les plus fortes viennent probablement d’ailleurs : art urbain, cinéma, photographie, nature, bandes dessinées. Enfant, j’aimais beaucoup les BD de barbares, de fantasy et de mythologie nordique. Une grande partie de cet imaginaire est restée.

Les structures naturelles m’intéressent aussi énormément : squelettes, coquillages, animaux, organismes marins, motifs qui se répètent à différentes échelles. La biologie et l’anatomie ont probablement davantage influencé mon regard sur les formes que n’importe quel artiste.

Aser Alexander blackwork tattoo portfolio — IMG_7556

Aujourd’hui, copier une référence précise m’intéresse moins que comprendre pourquoi elle fonctionne. Rythme, répétition, proportions, mouvement, symétrie, texture, espaces positifs et négatifs : voilà ce qui m’intéresse.

« Je ne cherche pas à faire ressembler un tatouage à une peinture. »

— Aser

5. Des éléments de ta peinture sont-ils déjà passés sur la peau ?

De plus en plus, mais pas exactement comme je l’imaginais. Au début, je pensais que cela consistait à transposer des images précises sur la peau : une créature, un monstre, une texture. Puis j’ai compris qu’il ne s’agissait pas de transférer la peinture, mais la structure qui la sous-tend.

La peinture m’a rendu beaucoup plus attentif aux lignes naturelles, aux textures, aux contours, aux couches, à la profondeur et à la synthèse. À l’aérographe ou au fusain, par exemple, j’utilise différentes couches et différents degrés de netteté pour guider le regard.

Je commence à appliquer la même idée au tatouage. Une zone peut être très nette et détaillée, tandis que d’autres deviennent plus diffuses, simplifiées, presque effacées. Un peu comme la profondeur de champ en photographie.

Je n’avais pas vraiment mesuré cette évolution avant de me remettre à peindre. J’ai beaucoup peint entre dix-neuf et vingt-cinq ans, pendant mes études aux beaux-arts. Puis j’ai passé près de dix ans sans pratique régulière, à part quelques fresques ou tableaux.

Je m’y remets maintenant plus sérieusement et je constate que peinture et tatouage se nourrissent mutuellement. Je ne cherche pas à faire ressembler un tatouage à une peinture. Je veux plutôt utiliser ce que la peinture m’apprend et trouver comment le faire fonctionner sur le corps.

Blackwork tattoo portfolio by Aser Alexander — IMG_2636

6. Quelle est la plus grande pièce que tu as réalisée en une seule séance ?

Il est difficile de répondre, car cela dépend du style. Pour moi, la taille ne détermine pas forcément la difficulté d’une séance. On peut tatouer une grande partie de jambe, un dos ou un bras entier en une journée selon le style. Avec beaucoup de texture ou de grandes formes, on peut couvrir énormément de peau assez vite.

À l’inverse, si le tatouage doit être très net, précis, presque vectoriel, c’est complètement différent. La difficulté ne tient pas à la surface couverte, mais au contrôle nécessaire sur chaque centimètre.

Mesurer un tatouage uniquement à sa taille ne m’a donc jamais vraiment intéressé. Une immense pièce peut être assez simple ; une petite peut devenir un cauchemar. Le type de travail compte bien plus que la quantité de peau.

Blackwork tattoo portfolio by Aser Alexander — IMG_1839
Blackwork tattoo portfolio by Aser Alexander — IMG_4292

7. Comment aides-tu un client à supporter la douleur d’une séance intense ?

Il faut d’abord s’assurer qu’il arrive bien préparé. Je conseille toujours de bien dormir, de se reposer et d’avoir correctement mangé.

J’aime généralement commencer tôt. J’utilise aussi assez souvent de la crème anesthésiante, depuis des années, y compris sur moi. Aujourd’hui, probablement pour environ 80 % de mes clients. Je préfère travailler avec.

Mais il faut savoir ce que l’on fait. Les crèmes agissent différemment et le timing compte. Tatouer une peau anesthésiée n’est pas tout à fait pareil que tatouer une peau normale.

J’aime aussi travailler par plages horaires : une heure de travail, cinq minutes de pause, puis on reprend. À mi-parcours, la pause peut être plus longue. Mais j’évite les longues interruptions, sauf si le client en a besoin.

Cela aide, car la personne sait ce qui l’attend : encore une heure, puis cinq minutes de pause.

Je préfère travailler avec concentration et calme. Je n’aime pas m’arrêter toutes les cinq minutes.

Après tant d’années, on apprend aussi à lire la personne. Certains veulent discuter, d’autres de la musique et du silence, d’autres plus de pauses. Il n’existe pas de formule universelle.

Et à un moment, le corps dit simplement : « Ça suffit. » Il n’y a alors rien à prouver. On s’arrête.

« Les gens confondent parfois un tatouage d’apparence simple avec un tatouage facile. »

— Aser

8. Que sais-tu aujourd’hui que tu aurais aimé apprendre plus tôt ?

Probablement qu’au début, on peut devenir trop obsédé par de petits détails techniques et oublier des choses bien plus importantes : composition, anatomie, fonctionnement de l’ensemble sur le corps.

J’aurais aussi aimé comprendre plus tôt que chacun a sa manière de travailler. Ce qui fonctionne très bien pour un artiste peut ne pas fonctionner pour un autre. On apprend beaucoup des autres, mais il faut finir par trouver sa propre méthode.

J’ai également beaucoup appris des clients. Pour un grand projet, j’aime aujourd’hui rencontrer la personne au moins la veille. Sans machine ni tatouage : simplement s’asseoir, parler du projet, observer le corps, échanger sur ses envies et les miennes.

Il est important que la personne sente que son projet compte pour vous. Même pendant que la crème agit, on peut discuter et apprendre à mieux la connaître.

J’aurais aussi aimé entendre que chaque chose a son rythme. Au début, on se frustre facilement en voyant les autres réaliser des choses que l’on ne fait pas encore. Puis on comprend qu’on n’en a peut-être même pas besoin à ce moment-là. Chacun avance à son rythme.

9. Que comprennent souvent mal les gens au sujet du blackwork ?

Beaucoup le voient comme quelque chose de plus simple parce qu’il est plus noir ou plus graphique. Pour moi, c’est plutôt l’inverse.

Avec moins d’éléments et de couleurs, tout ce que l’on garde dans le design compte davantage : le noir, l’espace négatif, la forme, les proportions. Tout a plus de poids.

Une grande zone noire peut donner l’impression d’un simple remplissage. Pourtant, elle peut reposer sur beaucoup de structure et de composition. Il ne s’agit pas de mettre du noir juste parce qu’on le peut.

Cela dit, je ne sais pas vraiment ce que la plupart des gens pensent du blackwork. Cela dépend sûrement de leur connaissance du tatouage. Mais ils confondent parfois un tatouage d’apparence simple avec un tatouage facile.

Blackwork tattoo portfolio by Aser Alexander — IMG_1046

10. Penses-tu que le blackwork devient trop grand public ?

Cela dépend. Il existe beaucoup de blackworks différents. Certains sont assez commerciaux, d’autres beaucoup plus difficiles à comprendre ou même à réaliser.

Quand quelque chose devient plus commercial, il y a du bon et du mauvais. Davantage de gens le voient et s’y intéressent. Je trouve cela positif.

Mais certains types de blackwork ne deviendront probablement jamais totalement grand public, surtout les grands projets, les bodysuits ou les travaux très visuels et peu figuratifs.

Ils demandent trop d’engagement : du temps, de l’argent, beaucoup d’heures, de la douleur, de la récupération. Et il faut vraiment vouloir porter ce type de tatouage.

Je suis donc heureux que davantage de gens s’y intéressent. Je préfère cela à un domaine connu seulement d’un petit groupe. Mais certains blackworks resteront toujours assez confidentiels, simplement parce qu’ils demandent beaucoup à la personne qui les porte.

Portrait of tattoo artist Aser Alexander

Suivez Aser sur Instagram : @aseralexander


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